Une annonce récente de Flic Film a déclenché un débat sur ce qui constitue réellement une pellicule « nouvelle ».
En juin, Flic Film, un fabricant et distributeur canadien de produits photographiques analogiques, a annoncé sur les réseaux sociaux la sortie « d’une toute nouvelle pellicule ». Si l’idée peut sembler séduisante au premier abord, l’annonce a rapidement suscité des questions, des spéculations et même un peu de controverse.
Flic Film n’est pas seul dans ce contexte. Au fil des années, les stocks de pellicules prétendument « neuvées » se sont multipliés, mais les échanges restent alimentés par des discussions sur ce que signifie réellement « nouveau » pour une pellicule. Nombreux sont ceux qui expriment une frustration face à des stocks qui se ressemblent tous, les marques laissant croire à des choix qui, au final, semblent moins variés. Pourtant, l’explication est plus nuancée qu’elle n’y paraît.
Que se passe-t-il dans le monde du film récemment ?

Pour ceux qui ne suivent pas de près l’univers de la photographie argentique, ce contexte peut sembler obscur. Aujourd’hui, seules trois ou quatre installations produisent des films couleur à une échelle commerciale, tandis que quelques producteurs supplémentaires réalisent des films en noir et blanc.
Pourtant, les marques restent nombreuses selon les régions : Lomography, Flic Film, Reto, CineStill, Candido, Japan Camera Hunter, Rollei, Leica et bien d’autres. Même les laboratoires locaux disposent de leur propre stock. Cette abondance apparente crée une certaine confusion : chaque marque ne fabrique pas nécessairement ses films à partir de zéro, compte tenu des ressources et du matériel requis. Alors, qu’est-ce qui se passe vraiment ?
Plusieurs facteurs entrent en jeu. Certaines entreprises reconditionnent simplement des pellicules existantes, les achètent en gros auprès d’un fabricant, les transfèrent dans des emballages portant leur label et les revendent sans modifier le film lui-même. C’est ce qu’on appelle parfois le repooling.
Dans certains cas, les marques affichent clairement ce recours au reconditionnement. Par exemple, Flic Film vend Elektra 100 et indique explicitement sur son site qu’il s’agit d’un film couleur négatif Kodak Aerocolor IV repoolé. La marque a choisi un nom différent pour le produit, mais elle précise ce qu’est réellement le matériau. Ce n’est pas toujours aussi transparent, et il existe des scénarios où le stock réel n’est pas divulgué.
Cela va au-delà du reconditionnement

Un phénomène répandu consiste à modifier des stocks existants pour les adapter à une utilisation différente. CineStill est un exemple marquant : il récupère des stocks de Kodak et retire la couche remjet pour ses versions 800T et 50D. D’autres marques procèdent de même pour faciliter le traitement par les consommateurs comme par les laboratoires.
Les modifications ne touchent pas seulement les films cinématographiques. Les pellicules photographiques peuvent subir diverses interventions pour obtenir un rendu différent : pré-clignotement (exposition légère pour atténuer le contraste et comprimer la gamme tonale), changement de support pour influencer l’interaction avec l’émulsion, traitements variés pour accroître l’ISO effectif, ajout de colorants sensitifs, ou revêtements supplémentaires.
En somme, de nombreuses options permettent de transformer une pellicule et d’obtenir une apparence notablement différente. Certaines modifications proviennent directement du fabricant d’origine, d’autres sont effectuées par la marque dans ses propres installations. Ces ajustements peuvent bouleverser les couleurs, la sensibilité à la lumière, le contraste et le caractère granuleux, donnant à la pellicule un profil distinctif.
Pourquoi les marques ne décrivent-elles pas clairement ce que c’est ?
Revenons au cas de la dernière sortie de Flic Film. En annonçant « une toute nouvelle pellicule », l’entreprise semblait promettre une production distincte, ce qui est peu plausible si l’on considère qu’elle ne gère pas sa propre usine de fabrication. Le doute et l’irritation ont alors pris le pas sur l’enthousiasme.
Face aux questions, un représentant de Flic Film a publié une réponse vidéo: « La seule réponse honnête est que je ne sais pas. » Il a précisé qu’ils connaissent le fabricant, mais que le film leur parvient sous forme d’un numéro de stock, sans indication du nom d’origine, rendant l’identification du stock d’origine difficile.
Il explique aussi que la création d’un nouveau film passe par l’achat d’un master roll auprès d’un fabricant, mais que les producteurs vont au-delà: « Les fabricants ne se contentent pas d’acheter quelque chose et de nous le vendre. Ils apportent de petites modifications pour le personnaliser », dit-il. « Ils ne vont pas nous vendre leur film à succès et nous demander de le reproduire; ce n’est pas logique et ce n’est pas bon pour les clients. »
Ils ne vont pas nous vendre leur film à succès et nous faire le reproduire, cela n’a aucun sens et ce n’est pas bon pour les clients.
Film Flic
Mais même lorsque les modifications sont subtiles, ou que l’on regroupe des stocks, ne pas dévoiler le nom du film original n’est pas nécessairement trompeur. Comme l’explique la vidéo, il est tout à fait possible que la marque ne sache même pas quel stock était utilisé à l’origine.

Les accords de non-divulgation (NDA) jouent aussi un rôle important dans ce secteur. Lorsqu’une société collabore avec un fabricant, elle peut être tenue de signer une NDA qui l’empêche de révéler le nom du fabricant ou l’origine du stock. Chez CineStill, par exemple, même si l’usage de certains films Kodak est connu, le marketing n’en fait pas explicitement état. Sa foire aux questions précise: « par respect pour nos relations uniques avec nos fournisseurs, nous veillons à ne pas revendiquer ouvertement et à profiter de la bonne volonté et de la réputation des marques et des produits originaux. »
CineStill est souvent cité comme une des marques les plus transparentes, mais cela ne signifie pas nécessairement que les autres entreprises sont malhonnêtes. Elles peuvent avoir des accords plus stricts ou d’autres facteurs qui entrent en jeu. Une transparence accrue serait souhaitable, mais l’opacité n’est pas systématiquement synonyme de tromperie.
Le film modifié est-il pour autant illégitime ?

La transparence est essentielle, mais il ne faut pas réduire l’ensemble des lancements récents à une illusion d’uniformité totale. Lorsque la pellicule est simplement repackagée, le phénomène est réel. En revanche, les producteurs et les marques peuvent obtenir des looks bien distincts en modifiant les stocks. Si une pellicule paraît différente de son matériau d’origine, il est raisonnable de la considérer comme une pellicule « nouvelle ».
C’est une dynamique que l’on retrouve aussi dans l’univers des appareils photo numériques. Les fabricants achètent les capteurs, les écrans et d’autres composants auprès d’un petit groupe de fournisseurs, et il serait illusoire de prétendre que toutes les caméras se ressemblent. Chaque marque prend ensuite des décisions supplémentaires en matière de traitement des couleurs, d’ergonomie et d’interface utilisateur. Ce qui compte, c’est ce que fait une marque avec ces composants communs.
Nous sommes loin de l’époque des années 1990 où les rayons des boutiques affichaient une grande variété de pellicules. Cependant, la résurgence actuelle voit davantage de marques collaborer avec les producteurs et offrir aux photographes plus d’options qu’il y a cinq ans. Plus d’options signifie davantage de chances de trouver une pellicule qui plaît, et plus de tournages profitent au médium — ce qui mérite d’être salué dans cet esprit.
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Élise Marceau